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Mémoire d’hiver

Reviens Anne, ma sœur Anne,

quand tous les morts sont partis,

à l’épicerie d’enfance

où du plancher pointaient les pains de sucre

en stalagmites de papiers bleus,

où j’achetais les cornets surprise

et la bague en fer-blanc.

Ma mère avait de noirs cheveux.

Je me souviens de la grappe de brouillard :

l’haleine de deux chevaux

qui stationnaient toujours dans la ruelle

tels des moines en prière.

Tu as vu ? Leur peau qui tremble,

les yeux plus vastes que des prunes bleues,

ils cherchent contre les murs

le foin de nos rêves d’hiver.

La petite épicerie ne vend plus

que le silence

et l’errance,

un savon et une âme.

Voici la fumée qui frissonne

et la vitrine gelée.

L’instant va venir

pour moi d’être pesé avec de minces poids de cuivre

et de filer par l’épuisette.

Vite ! La clochette de la porte tinte

comme un prêtre qui passe :

Dix sous d’éternité ?